Femme italienne
derrière le cliché, une autre histoire
La mamma et la diva occupent toute la place. Les figures qui ont vraiment déplacé les lignes en Italie sont ailleurs — et la chronologie de leurs droits surprend.
Derrière l’image figée de la mamma et de la diva, l’Italie a produit des figures de tout premier plan : Laura Bassi et sa chaire universitaire au XVIIIe siècle, Rita Levi-Montalcini et son Nobel de médecine, Grazia Deledda et son Nobel de littérature, Nadia Santini et ses trois étoiles. Le même pays n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 1945 et n’a retiré le délit d’honneur de son code pénal qu’en 1981.
- Deux images fabriquées : la diva vient du cinéma néoréaliste, la nonna de la publicité alimentaire.
- Des figures effacées : Bassi, Montessori, Levi-Montalcini, Cristoforetti, Magnani, Loren, Deledda, Ferrante.
- Un angle mort culinaire : les femmes ont transmis la cuisine italienne, les cuisines étoilées leur sont restées fermées.
- Une chronologie serrée : vote en 1945, divorce en 1970, avortement en 1978, délit d’honneur supprimé en 1981.
La mamma et la diva
deux images qui tiennent lieu de portrait
La requête « femme italienne » renvoie deux choses : des banques d’images et des listes de célébrités. Aucune ne dit grand-chose du pays réel. Elles renvoient à deux figures fabriquées, solidement installées, et il vaut la peine de savoir d’où elles viennent.
La première, c’est la diva méditerranéenne. Elle naît au cinéma, dans l’immédiat après-guerre, quand le néoréalisme italien impose des visages qui ne ressemblent à rien de ce qu’Hollywood produisait. Anna Magnani en est le prototype : voix rauque, colère, dignité populaire. Sophia Loren prend le relais, et l’exportation fait le reste. Ces actrices ont joué des femmes pauvres, veuves, en lutte — mais c’est leur silhouette qui a voyagé, pas leurs rôles.
La seconde, c’est la nonna. Elle doit moins au cinéma qu’à quarante ans de publicité alimentaire, en Italie comme à l’étranger, où une femme âgée roule des pâtes sur une planche en bois pendant qu’une voix off parle de tradition. L’image est efficace parce qu’elle contient une part de vrai : la transmission culinaire italienne a réellement reposé sur les femmes. Elle devient fausse dès qu’elle sert de portrait collectif.
Le problème de ces deux figures n’est pas d’être mensongères. C’est qu’elles occupent toute la place, et qu’elles laissent dans l’ombre à peu près tout ce qui compte.
Celles qui ont déplacé les lignes
Sciences et savoir
Rita Levi-Montalcini résume à elle seule le sujet, parce qu’elle a d’abord été empêchée. Étudiante en médecine à Turin, elle voit sa carrière stoppée net par les lois raciales de 1938, qui interdisent aux Juifs l’exercice universitaire. Elle poursuit ses expériences chez elle, dans un laboratoire improvisé, sur des embryons de poulet. Ces travaux mèneront à la découverte du facteur de croissance nerveuse et à un prix Nobel de médecine en 1986. Elle sera nommée sénatrice à vie en 2001 et travaillera jusqu’à plus de cent ans.
Elle n’est pas un cas isolé, et c’est précisément ce que les listes de célébrités ne montrent jamais.
Laura Bassi
Chaire à l’université de Bologne à une époque où l’enseignement supérieur est fermé aux femmes partout ailleurs en Europe. Elle enseigne la physique newtonienne et dirige des travaux.
Maria Montessori
L’une des premières femmes médecins du pays, avant d’orienter son travail vers l’éducation des enfants. Sa méthode est appliquée sur tous les continents, souvent sans qu’on la sache italienne.
Samantha Cristoforetti
Première Italienne envoyée dans l’espace, elle a pris le commandement de la Station spatiale internationale. L’Italie n’a jamais manqué de scientifiques femmes, plutôt de récits pour le dire.
Écran, scène et littérature
Anna Magnani reçoit l’Oscar d’interprétation féminine en 1956 pour La Rose tatouée. Sophia Loren l’obtient en 1962 pour La Ciociara : c’est le premier Oscar d’interprétation attribué à un rôle joué dans une autre langue que l’anglais, un précédent qui a mis des décennies à être imité. Monica Vitti, muse d’Antonioni puis reine de la comédie italienne, a fait les deux carrières que le métier réservait rarement à la même personne.
Côté littérature, Grazia Deledda obtient le prix Nobel en 1926, deuxième femme de l’histoire à le recevoir, pour une œuvre ancrée dans la Sardaigne rurale. Et le plus grand succès littéraire italien contemporain, la tétralogie signée Elena Ferrante, raconte précisément ce que les clichés effacent : deux filles d’un quartier pauvre de Naples, leurs études, leurs mariages, leurs empêchements. Le nom est un pseudonyme et l’identité de l’autrice n’a jamais été établie, ce qui n’a pas empêché ces livres de devenir la lecture par laquelle des millions d’étrangers ont découvert l’Italie populaire du XXe siècle.
Ces actrices ont été célébrées pour des rôles de femmes pauvres, veuves, seules face à la guerre. Ce qui a fait le tour du monde, ce sont les photographies de plateau.
La cuisine, l’angle mort du récit
La cuisine italienne, telle qu’elle est admirée dans le monde entier, a été transmise par des femmes : les recettes de famille, le repas du dimanche, les pâtes fraîches. En Émilie-Romagne, les sfogline — les femmes qui étendent la pâte à la main au rouleau, un savoir-faire régional reconnu — se transmettaient le métier de mère en fille bien avant qu’il n’entre dans les écoles.
Pendant ce temps, les cuisines professionnelles italiennes sont restées un monde masculin. Le décalage est frappant : le pays entier reconnaît que sa cuisine vient des femmes, et ses restaurants prestigieux ont mis très longtemps à en confier une à une cheffe.
Nadia Santini a fait bouger cette ligne. Au Dal Pescatore, la maison familiale de Canneto sull’Oglio, en Lombardie, elle est devenue la première cheffe italienne à décrocher trois étoiles au guide Michelin, puis a été distinguée en 2013 par le classement World’s 50 Best. Elle a fait cette carrière sans passer par les brigades parisiennes : elle a appris auprès de sa belle-mère, dans une cuisine de campagne, en travaillant les produits du fleuve et de la plaine.
L’histoire vaut d’être connue parce qu’elle inverse le cliché. Ce n’est pas la nonna anonyme contre le chef professionnel : c’est une cuisine domestique portée par des femmes qui finit par produire une des plus grandes tables du pays.
Des droits conquis tard, et vite
La chronologie juridique italienne surprend souvent, et elle recadre tout le sujet. Les Italiennes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1945, par un décret signé le 1er mars, et ne se sont rendues aux urnes pour un scrutin national qu’en juin 1946, lors du référendum qui a fait de l’Italie une république. C’est-à-dire à peine plus tôt que la fondation de la République elle-même.
| Date | Ce qui change |
|---|---|
| 1er mars 1945 | Un décret reconnaît le droit de vote aux femmes |
| Juin 1946 | Premier scrutin national avec les femmes : le référendum qui instaure la république |
| Février 1963 | La magistrature leur est ouverte ; les huit premières magistrates entrent en fonction en 1965 |
| 1970 | Légalisation du divorce, confirmée ensuite par référendum |
| 1978 | Loi encadrant l’interruption volontaire de grossesse |
| 1981 | Le délit d’honneur disparaît du code pénal |
Le divorce n’est légalisé qu’en 1970, et le pays est aussitôt appelé à trancher : le référendum organisé pour abroger la loi la confirme. L’interruption volontaire de grossesse est encadrée par une loi de 1978, elle aussi confirmée par référendum. Quant au délit d’honneur, cette disposition du code pénal qui atténuait la peine d’un homme ayant tué sa femme, sa sœur ou sa fille pour laver son honneur, il n’a disparu qu’en 1981.
Trente-cinq ans séparent le premier bulletin de vote de la disparition de cet article du code pénal. Ce sont les mêmes décennies qui ont vu Sophia Loren devenir une icône mondiale. Les deux réalités coexistaient.
L’Italie des femmes aujourd’hui
Le pays a nommé sa première présidente du Conseil en 2022, un fait notable quelle que soit l’opinion qu’on en a. Dans les universités, les étudiantes sont majoritaires et réussissent en moyenne mieux que les étudiants. La magistrature, elle, leur est restée fermée jusqu’à une loi de février 1963 : les huit premières magistrates italiennes sont entrées en fonction en 1965, et elles étaient huit sur cent quatre-vingt-sept candidats déclarés admissibles. Les femmes y sont aujourd’hui largement représentées.
Le tableau se complique sur le marché du travail. Le taux d’emploi des femmes en Italie reste l’un des plus bas de l’Union européenne, avec un écart nord-sud très marqué : les conditions offertes à une femme active à Milan et à Palerme n’ont pas grand-chose en commun. La natalité italienne compte par ailleurs parmi les plus faibles d’Europe, et les travaux sur le sujet relient régulièrement les deux phénomènes — quand il faut choisir entre carrière et enfants, beaucoup renoncent à l’un ou repoussent l’autre.
Les tendances décrites ici sont qualitatives et volontairement sans pourcentage : ces indicateurs bougent d’une année à l’autre. Pour des données datées, l’institut national de statistique italien et Eurostat publient les séries sur l’emploi des femmes et la natalité.
D’où vient le cliché de la femme italienne ?
De deux sources datables. Le cinéma néoréaliste d’après-guerre, avec Anna Magnani puis Sophia Loren, a exporté la figure de la diva méditerranéenne. La publicité alimentaire a ensuite installé celle de la nonna qui roule les pâtes. Les deux images contiennent une part de vrai, mais elles servent de portrait collectif alors qu’elles ne décrivent personne.
Depuis quand les femmes votent-elles en Italie ?
Le droit de vote leur a été reconnu par un décret du 1er mars 1945, et le premier scrutin national auquel elles ont participé est le référendum de juin 1946, celui qui a fait de l’Italie une république. C’est très tardif à l’échelle européenne, et cela explique une partie des écarts qui subsistent aujourd’hui.
Quelles Italiennes ont marqué les sciences ?
Laura Bassi obtient une chaire à Bologne au XVIIIe siècle, à une époque où l’université est fermée aux femmes ailleurs en Europe. Maria Montessori devient l’une des premières femmes médecins du pays avant de créer sa méthode pédagogique. Rita Levi-Montalcini reçoit le prix Nobel de médecine en 1986 après avoir mené ses premières expériences chez elle, écartée de l’université par les lois raciales de 1938.
Y a-t-il de grandes cheffes italiennes ?
Nadia Santini est la référence : au Dal Pescatore, en Lombardie, elle a été la première cheffe italienne à obtenir trois étoiles au Michelin, puis a été distinguée en 2013 par le classement World’s 50 Best. Elle s’est formée auprès de sa belle-mère, dans une cuisine familiale, sans passer par les grandes brigades.
Qu’était le délit d’honneur en Italie ?
Une disposition du code pénal qui réduisait fortement la peine d’un homme ayant tué sa femme, sa sœur ou sa fille au nom de l’honneur familial. Elle n’a été retirée du code qu’en 1981, soit trente-cinq ans après le premier vote des femmes.
Où en est la place des femmes dans l’Italie actuelle ?
Le pays a nommé sa première présidente du Conseil en 2022 et les étudiantes sont majoritaires à l’université. Le taux d’emploi féminin reste pourtant l’un des plus bas de l’Union européenne, avec un écart nord-sud marqué. Pour des chiffres à jour, il faut se référer à l’institut national de statistique italien ou à Eurostat.
C’est ce pays-là, avec ses figures immenses et ses retards persistants, que les images de banque de photos ne montreront jamais.