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Instrument of destruction : la vraie histoire du rock

Le rituel de la guitare cassée sur scène a commencé huit ans avant Pete Townshend.

Réponse rapide

La destruction d’instruments sur scène ne commence pas avec Pete Townshend en 1964 : un précédent existe dès 1956. Le geste s’est ensuite théâtralisé avec Jimi Hendrix et Keith Moon, puis a traversé le punk et le grunge avec Paul Simonon et Kurt Cobain, passant d’un accès de colère isolé à un rituel de fin de concert attendu par le public.

  • 1956, pas 1964 : le premier smash de guitare filmé précède Pete Townshend de huit ans.
  • Un geste hérité de l’art : Townshend s’inspire d’une performance de l’artiste Fluxus Robin Page.
  • De Simonon à Cobain : le punk et le grunge prolongent le rituel bien après les années 1960.
  • Des guitares dédiées à la casse : la plupart des groupes ne détruisent pas leur meilleur instrument.
À noter

« Instrument of destruction » désigne aussi un jeu vidéo de démolition sorti en 2024 et une chanson du film d’animation Transformers de 1986. Cet article traite du rituel rock, sa signification la plus riche et la plus documentée.

Un rituel plus ancien qu’on ne le croit

La légende attribue presque toujours à Pete Townshend l’invention du geste. La réalité est plus ancienne et moins connue. Dès 1936, le court-métrage d’animation « The Old Mill Pond » met déjà en scène une guitare fracassée, preuve que l’image circulait dans la culture populaire américaine bien avant le rock. Mais le premier smash filmé sur une vraie scène, devant un vrai public, date de 1956 : un artiste connu sous le nom de Rockin’ Rocky Rockwell détruit une guitare acoustique lors d’un passage au Lawrence Welk Show, une émission de variétés télévisée grand public, à des années-lumière de l’image rebelle qu’on associe aujourd’hui au geste.

Ce précédent change la lecture qu’on peut faire du reste de l’histoire : le rock n’a pas inventé la destruction d’instrument, il l’a récupérée et chargée d’un sens qu’elle n’avait pas à l’origine. Avant même d’être un geste de rébellion, l’image d’un instrument fracassé fonctionnait déjà comme un ressort comique dans la culture populaire américaine des années 1930, bien loin de toute posture contestataire.

Pete Townshend, le geste qui a tout changé

Ce qui distingue Townshend, ce n’est donc pas d’avoir cassé une guitare le premier, mais d’en avoir fait un geste artistique conscient. En septembre 1964, sur scène avec The Who, il détruit une guitare Rickenbacker. Le geste s’inspire directement d’une performance de l’artiste Fluxus Robin Page, réalisée en 1962 : la destruction d’objets comme acte artistique circule déjà dans l’avant-garde, Townshend la transpose au rock. Rolling Stone classera plus tard ce moment parmi les cinquante instants qui ont changé l’histoire du rock.

La différence avec Rockwell tient à l’intention. Chez Rockwell, la destruction reste un numéro de variétés. Chez Townshend, elle devient un geste chargé, presque une signature, qu’il répétera ensuite volontairement en concert.

AnnéeÉvénementArtiste
1936Guitare détruite dans un court-métrage d’animation (précédent culturel)—
1956Premier smash de guitare filmé en directRockin’ Rocky Rockwell
1964Guitare Rickenbacker détruite, geste fondateur du rockPete Townshend (The Who)
1967Guitare brûlée sur scène à MontereyJimi Hendrix
1967Batterie détruite par des charges explosivesKeith Moon (The Who)
1979Basse fracassée, photo devenue pochette de London CallingPaul Simonon (The Clash)
Années 1990Guitare détruite en studio pendant l’enregistrement de NevermindKurt Cobain (Nirvana)

De Hendrix à Keith Moon

la surenchère

Une fois le geste installé, la surenchère devient presque inévitable. En 1967, au festival de Monterey, Jimi Hendrix pousse la mise en scène plus loin : il arrose sa guitare de liquide inflammable et y met le feu sur scène, un moment que la presse musicale retiendra comme l’un des plus marquants de sa carrière. Monterey n’est pas un festival anodin : c’est l’un des rendez-vous qui lance la scène rock américaine de l’époque dite du Summer of Love, ce qui donne au geste de Hendrix une caisse de résonance immédiate, bien au-delà du public présent ce jour-là.

La même année, Keith Moon, batteur de The Who, fait exploser sa batterie à l’aide de charges explosives lors d’un passage au Smothers Brothers Comedy Hour — un incident qui blesse plusieurs personnes sur le plateau et qui aurait contribué, selon plusieurs récits, aux problèmes d’audition de Townshend lui-même, positionné trop près de l’explosion. Ce glissement du bois cassé au feu et aux explosifs montre à quel point le geste, une fois codifié, appelle sa propre escalade.

Le geste traverse les générations

Le rituel ne s’arrête pas avec les années 1960-1970. Le 21 septembre 1979, au Palladium de New York, Paul Simonon, bassiste de The Clash, fracasse sa basse Fender Precision sur scène, agacé par des videurs qui empêchaient le public de se lever. La photo de l’instant, prise sur le vif, devient la pochette de l’album London Calling — une des images les plus reproduites de l’histoire du rock, née d’un mouvement de colère et non d’une mise en scène préparée.

Entre les deux, le punk de la fin des années 1970 fait de la destruction d’équipement un principe presque collectif plutôt qu’un geste de star isolée : détruire son matériel en fin de set devient une manière d’afficher un rejet de la virtuosité soignée du rock installé, plus qu’une performance individuelle pensée à l’avance. Le grunge des années 1990 reprend le flambeau à sa manière : Kurt Cobain, de Nirvana, détruit plusieurs guitares au fil de sa carrière, dont une Fender Stratocaster fabriquée au Japon, cassée en studio pendant l’enregistrement du morceau « Endless, Nameless » pour l’album Nevermind.

Ce que le geste signifie vraiment

Entre Rockwell, Townshend, Simonon et Cobain, le sens du geste change presque à chaque fois. Chez Simonon, c’est une réaction de colère brute face à une situation précise, filmée par hasard. Chez Townshend ou Hendrix, la destruction devient un geste pensé, presque rituel, attendu par un public qui vient parfois pour ça autant que pour la musique.

Cette bascule, de l’accident au rituel, dit quelque chose du rock lui-même : un geste de rébellion, une fois répété, finit par devenir une convention de genre. Ce qui commence comme de l’iconoclasme spontané, hérité en partie de l’art de la destruction porté par des artistes comme Robin Page, se transforme en signature de fin de concert, aussi codifiée qu’un rappel.

L’envers du décor

coût et logistique

Ce que la légende raconte rarement, c’est ce que le geste coûte réellement à organiser. Détruire un bon instrument à chaque date reviendrait cher à n’importe quel groupe : beaucoup d’artistes utilisent donc des guitares dédiées à la casse, moins onéreuses ou volontairement fragilisées à l’avance, réservées à ce seul usage sur scène. Certaines destructions historiques ont par ailleurs donné lieu à des dédommagements : le directeur du musée de la marque Martin a par exemple confirmé qu’une guitare de la marque, détruite lors d’un tournage, avait été remboursée à sa valeur d’assurance.

Sur scène, la parade la plus courante reste plus simple : un technicien tient une guitare de rechange, réglée à l’identique, prête à être tendue à l’artiste dès l’instant où l’ancienne finit en morceaux, pour que le morceau suivant démarre sans coupure. Cette part logistique, rarement racontée, remet le geste à sa juste place : un moment de spectacle qui reste, la plupart du temps, anticipé et budgété, même quand il paraît spontané sur scène.

Qui a cassé une guitare sur scène pour la première fois ?

Le premier smash filmé en direct remonte à 1956, quand Rockin’ Rocky Rockwell détruit une guitare acoustique au Lawrence Welk Show, huit ans avant le geste de Pete Townshend qui popularisera la pratique.

D’où vient l’idée artistique derrière ce geste ?

Pete Townshend s’est inspiré d’une performance de l’artiste Fluxus Robin Page en 1962, à une époque où la destruction d’objets était déjà une pratique reconnue dans l’art d’avant-garde.

Les groupes cassent-ils toujours de vraies guitares ?

Pas systématiquement. Beaucoup utilisent des guitares bon marché ou volontairement fragilisées, réservées à cet usage, plutôt que leurs instruments principaux.

Cette pratique existe-t-elle encore aujourd’hui ?

Oui, sous des formes plus ponctuelles. Elle a traversé le punk avec Paul Simonon et le grunge avec Kurt Cobain, et reste une référence que certains artistes réactivent encore en concert.

La destruction de guitare est-elle toujours un geste spontané ?

Non. Certains cas, comme celui de Paul Simonon en 1979, sont des réactions de colère réelle, tandis que d’autres, plus tardifs, relèvent d’un rituel de scène anticipé et parfois budgété à l’avance.

Huit ans avant Townshend, une émission de variétés grand public avait déjà vu une guitare finir en morceaux — le rock n’a fait que lui donner un sens qu’elle n’avait pas encore.